La récente découverte d'un texte par le cinéaste belge, Patrick Taliercio, fait beaucoup de bruit dans le landerneau Littéraire. En effet, cet article publié le 25 novembre 1870 dans le Progrès des Ardennes est signé Jean Baudry, pseudonyme alors du célèbre Arthur Rimbaud.A cette époque, le jeune artiste a 16 ans et pense faire carrière dans le journalisme. Ce sera un échec. Et si l'on savait que l'auteur de la "fantaisie" en question avait effectivement proposé des textes à cette publication, on ignorait que cet écrit, intitulé "le rêve de Bismarck" fût publié.
Voici le contexte à l'époque;
Septembre 1870. Les armées de Napoléon III sont battues à Sedan et piégées à Metz. Les Prussiens font le siège de Mézières. C’est la guerre civile : la Commune enflamme Paris, et d’autres républicains se soulèvent en province.
Jacoby, ancien révolutionnaire de 1848, fonde le Progrès des Ardennes, journal de gauche, imprimé rue du Château, à Mézières. Jeune idéaliste, Rimbaud envoie des textes à ce journal dont il aime les idées contestataires.
Le 31 décembre 1870, des obus s’abattent sur Mézières. L’imprimerie du Progrès est détruite, emportant dans ses ruines incendiées des stocks entiers de publications. Malgré la reprise courageuse de ses activités - Rimbaud y travailla d’ailleurs, quelques mois plus tard, pour trier les dépêches - Jacoby ne parvint pas à résister au front conservateur qui avait repris les rênes de l’État. Le Progès fut interdit en avril 1871, à la veille presque de la Semaine sanglante.
Concernant le texte;
Rimbaud sentait déjà que la révolte germait à Paris : anti-prusienne mais aussi et surtout républicaine et socialiste. Le vieux chef qui s’assoupit, repu et engraissé, c’est aussi le bourgeois, l’archétype d’un monde à renverser.
Voici le texte en question;
C'est le soir. Sous sa tente, pleine de silence et de rêve, Bismarck, un doigt sur la carte de France, médite ; de son immense pipe s'échappe un filet bleu. Bismarck médite. Son petit index crochu chemine, sur le vélin, du Rhin à la Moselle, de la Moselle à la Seine ; de l'ongle, il a rayé imperceptiblement le papier autour de Strasbourg : il passe outre.
A Sarrebruck, à Wissembourg, à Woerth, à Sedan, il tressaille, le petit doigt crochu : il caresse Nancy, égratigne Bitche et Phalsbourg, raie Metz, trace sur les frontières de petites lignes brisées,
— et s'arrête… Triomphant, Bismarck a couvert de son index l'Alsace et la Lorraine !
— Oh ! sous son crâne jaune, quels délires d'avare ! Quels délicieux nuages de fumée répand sa pipe bienheureuse !… Bismarck médite.
Tiens ! un gros point noir semble arrêter l'index frétillant. C'est Paris. Donc, le petit ongle mauvais, de rayer, de rayer le papier, de ci, de là, avec rage,
— enfin, de s'arrêter… Le doigt reste là, moitié plié, immobile. Paris ! Paris !
— Puis, le bonhomme a tant rêvé l'œil ouvert, que, doucement, la somnolence s'empare de lui : son front se penche vers le papier ; machinalement, le fourneau de sa pipe, échappée à ses lèvres, s'abat sur le vilain point noir…
Hi ! povero ! en abandonnant sa pauvre tête, son nez, le nez de M. Otto de Bismarck, s'est plongé dans le fourneau ardent… Hi ! povero ! va povero ! dans le fourneau incandescent de la pipe…, Hi ! povero ! Son index était sur Paris !… Fini, le rêve glorieux ! Il était si fin, si spirituel, si heureux, ce nez de vieux premier diplomate !
— Cachez, cachez ce nez !… Eh bien ! mon cher, quand, pour partager la choucroute royale, vous rentrerez au palais
(lignes manquantes)
Voilà ! fallait pas rêvasser !
Jean Baudry
La paternité de ce texte fait pourtant encore débat. Les rumeurs sur le net parlent d'un faux grossier qui aurait pourtant trompé tous les spécialistes du poète. Je pense que nous saurons bientôt discerner le vrai du faux.
Cette histoire rapelle pourtant les secrets perdus les plus fous et c'est certainement pour cela qu'elle déchaîne les passions.
C'est l'occasion pour nous de nous replonger dans les plus belles pages de cet artiste délicieux, aux vers gracieux et délicats.